dimanche 16 mars 2014

Aoyama Roshi : Interview

Interview de Shundo Aoyama Roshi dans Actualités des religions n° 40 juillet août 2002  (devenu le Monde des Religions)

 


Elle est l'abbesse d'un des trois noviciats féminins pour les nonnes de l'école Sôtô du zen au Japon. Elle prône un retour aux sources , à la pureté de l'esprit de Dôgen, moine du XIIIème siècle, réformateur et créateur de l'école.

Interview menée par Jean Pierre Denis, notre envoyé spécial à Nagoya

Une ruelle tranquille, dans un quartier cossu de Nagoya, grande ville japonaise située à mi-chemin de Tokyo et de Kyoto. Une atmophère nette, raffinée, soignée dans les mille et un détails de son dépouillement. Aichi Senmon Nisôdô, l'un des trois noviciats féminins pour les nonnes de l'école sôtô du zen, fondé en 1904 pour redonner aux femmes un égal accès à la connaissance dans cette branche du bouddhisme japonais. Dans les coulisses, respectant un silence absolu, les cuisinières s'activent. Quelques visages occidentaux se profilent. Les fenêtres de papier du salon d'honneur coulissent pour laisser entrer discrètement, par le côté, la lumière d'un jardin de modestes proportions, mais d'un parfait équilibre: arbres taillés, buissons en harmonie, volumes accordés.
C'est ici que se réinvente, avec une grande exigence, le zen au féminin selon l'esprit de Dôgen, sous la houlette d'une maîtresse femme, Shundô Aoyama, soixante-neuf ans. L'abbesse fait son entrée dans le shoin, la pièce d'honneur. Inclinations. Politesses millimétrées. Rites de bienvenue, le thé de la cérémonie du thé, dans un ballet feutré de nonnes, trois fraises offertes comme un trésor, des gestes d'une hospitalité mesurée mais absolue. Wa, kei, sei, jaku... les quatre vertus de la cérémonie du thé.  L'harmonie, le respect, la pureté, la sérénité semblent devoir s'incarner ici.
Crâne rasé, lunettes sans apprêt, visage bienveillant à la peau juvénile, présence immobile de l'abbesse. Shundô Aoyama est une personnalité charismatique, très connue au Japon à travers ses chroniques dans un grand hebdomadaire féminin, ses apparitions télévisuelles, ses très nombreuses conférences, ses livres et sa lutte discrète pour la restauration d'un zen authentique.
A cinq ans, sa mère, qui la considère comme un don du Bouddha, la fait rentrer dans le monastère que dirige sa tante: A dix-sept ans, elle est ordonnée, part étudier, découvre une certaine corruption monastique qui la choque.  Dès 1970, à trente-sept ans, elle devient abbesse à Nagoya, incarnant la nouvelle génération du zen au féminin, enfin reconnue sur un pied d'égalité après un siècle de lutte contre le machisme monastique.

Dans l'avion qui me menait vers le Japon, je discutais avec une jeune femme qui allait se marier selon les rites bouddhistes de l'école Sôtô en usage dans sa famille. Mais elle se montra fort surprise que je vienne ici pour étudier le zen. Je me suis donc plongé dans les statistiques: à peine 3 % des Japonais déclarent s'intéresser vraiment aux religions...
Cela dépend d'abord de ce que l'on entend par religion. Au Japon, les nouvelles religions ou les simples superstitions prolifèrent. Au sein même du bouddhisme, il existe de très nombreuses écoles. Du coup, les gens sont perdus, et ils ne voient plus que le mauvais côté des traditions religieuses. Il faut s'efforcer de restaurer un bouddhisme authentique.


Un bouddhisme authentique... mais le bouddhisme est pluriel, depuis toujours !
Ma conception de la religion, et pas seulement du bouddhisme, repose sur une conviction assez simple il existe une seule vérité originelle. Avant que l'être humain ne la découvre, la vérité est présente. Elle est là. Elle existait des milliards d'années avant la Terre.

Vous avez participé au dialogue intermonastique dès 1979, et accueilli des bénédictines dans ce même temple. Partagez-vous avec elles cette unique vérité?
Depuis que l'être humain est apparu, chaque civilisation s'est efforcée de mettre un nom, un nom forcément différent, sur cette vérité unique. L'histoire de la planète court sur 4,5 milliards d'années. L'histoire humaine se résume à quelques centaines de milliers d'années, et la culture proprement dite à quelques milliers d'années, sur lesquels nos trois grandes religions n'occupent qu une assez courte période le bouddhisme n'a que 2 500 ans, le christianisme 2 000, l'islam à peine 1500.
Considérons ces 4,5 milliards d'années comme s'il s'agissait de 365 jours. L'être humain est apparu vers la fin de l'année. Et les trois grandes religions au soir du dernier jour. Cela leur laisse bien peu d'ancienneté Tout ce que nous pouvons dire, modestement, est que la vérité selon le Bouddha Sakyamuni est devenue le bouddhisme, la vérité de Jésus a donné le christianisme, et que l'islam est né de la vérité selon Mahomet. Nous sommes de toutes petites choses, et nous pensons à la grande vérité selon nos minuscules chemins. C'est à partir d'une très modeste perception que nous avons créé nos trois grandes religions.Le plus important est donc ailleurs, d'abord dans le fait que les gens cherchent la vérité et lui donnent un nom en fonction de leur propre expérience. Ils l'appelleront ainsi « enseignement du Bouddha », «enseignement du Christ » ou «enseignement de Mahomet ». Mais surtout, que nous sachions la découvrir ou pas, la vérité pré-existe. Elle est unique. Tout le monde le pressent d'ailleurs, quoique personne ne voie autre chose qu'un simple aspect de cette vérité unique.

Les nouvelles religions, les sectes qui se développent au Japon depuis l'époque Meiji (XIXe siècle) et surtout depuis la Seconde Guerre mondiale participent-elles à cette vérité?
Il est bien naturel qu'au fil de l'histoire humaine de nouvelles formes de vie religieuse se développent. Depuis la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses religions sont en effet apparues au Japon. Mais une grande partie d'entre elles ont déjà disparu. Celles dont les enseignements sont mauvais disparaîtront à leur tour, elles s'effaceront d'elles-mêmes. Le vrai enseignement se mesure à l'échelle du temps. Les enseignements du Bouddha n'ont traversé que deux mille cinq cents ans, mais ils ont déjà traversé deux mille cinq cents ans ; cela souligne la vérité qui leur est inhérente.

Au Japon, sur les 14 000 temples affiliés à l'école Sôtô, 10 % seulement disposeraient d'une salle de méditation digne de ce nom. Chez les hommes, la plus grande partie des moines sont mariés, et gèrent leur temple de père en fils. Le zen n'est-il pas entré en décadence?
La pratique s'adapte à son environnement, exactement comme la cuisine s'adapte aux variations climatiques ! La question qui se pose à nous est donc de savoir comment pratiquer la religion ici et maintenant. Au fil des ans, l'énergie originelle des religions s'affaiblit. Il n'est donc pas étonnant que de nombreux fidèles ne voient plus que le mauvais visage des grandes Traditions, et qu'ils le déplorent. Pourtant, cette même recherche de la vérité inhérente à la nature humaine les pousse à trouver de nouvelles formes d'expérience. Ils cherchent la vérité ? A nous de savoir la leur montrer.

Récemment, un taxi me ramenait de la gare de Nagoya au monastère. Le chauffeur était intrigué en me voyant :
«
Etes-vous nonne ?»
Oui, lui ai-je répondu,
mais ce n'est pas un métier, un gagne-pain.
Chaque être humain recherche un idéal de vie. Moi aussi, je cherche la meilleure manière de vivre. Et c'est pour cela que je suis devenue nonne.» Le chauffeur m'a alors apostrophée : « Je ne crois pas dans les inventions du bouddhisme, je déteste cette religion, qui est une simple invention humaine. »

Je lui ai simplement répondu que la religion provient de l'effort humain, de cet effort de recherche de la vérité. Le bouddhisme, en effet, provient de l'expérience humaine.
«
Justement, m'a confié de conducteur du taxi, mon père est chef de temple à Hokkaido, dans le nord du pays. »
Mais si les pères ne vivent pas dans la vérité, comment leurs enfants peuvent-ils la découvrir?


Faut-il alors réformer le zen, le rajeunir?
Avant la mort du Bouddha, un de ses disciples lui a demandé comment seraient les bouddhistes, dans le futur. Bouddha lui a répondu qu'il y aurait quatre sortes de personnes : celles qui sont capables à la fois de pratiquer et d'enseigner, celles qui savent expliquer la voie, celles qui ne peuvent que pratiquer et celles qui obscurciraient la voie. A nous de nous demander et pas de demander aux autres, auquel de ces quatre types de bouddhisme nous nous rattachons. Quand nous regardons le bouddhisme japonais, je préfère ne pas en parler... Beaucoup n'ont recours au bouddhisme que pour satisfaire leurs propres fins. Comme des enfants. Peu de moines vivent vraiment le bouddhisme. Alors, comment le grand public pourrait-il comprendre ce que sont vraiment les enseignements du Bouddha ? Certains moines doivent comprendre qu'en détruisant le bouddhisme authentique ils se détruisent eux-mêmes. Nous devons nous efforcer de faire jaillir le bouddhisme de nous-mêmes, utiliser les outils du bouddhisme pour que la vérité sorte de nous-mêmes. 


L'histoire du bouddhisme, et celle du chan, puis du zen, est celle d'un long déplacement vers l'Est. Disparu de l'Inde, il a survécu en Chine. Quasiment effacé en Chine, il s'est transmis au Japon. Depuis une trentaine d'années, il a franchi le Pacifique, et se répand aux Etats-Unis. En Europe même, il prospère. Un grand maître comme Moriyama Roshi a décidé de s'exiler au Brésil. Comment voyez-vous cette nouvelle migration de la méditation ?
Que le zen soit pratiqué au Japon ou en Occident m'est parfaitement égal. La vérité ne dépend pas du lieu ou elle est pratiquée. Nous devons apprendre les uns des autres. Cela dit, au Japon aussi, nombreuses sont les personnes qui recherchent la vérité. Hier une soixantaine de laïcs de tout le Japon sont venus ici même, pour participer à une seshin, une session de méditation. Beaucoup cherchent. Mais notre bouddhisme n'est pas capable de leur montrer la voie. Le rejet dont le christianisme fait l'objet en Occident, et la désaffection que subit le bouddhisme au Japon s'explique par la longueur de leur histoire. Nous sommes prisonniers de cette histoire qui ne peut que nous plonger dans la confusion.

De nombreux pays bouddhistes refusent aux femmes l'accès à la vie monastique. Au Japon, les nonnes ont longtemps été reléguées au second plan. Et aujourd'hui?
Cette question intéresse beaucoup les Occidentaux, au point que, récemment encore, quelqu'un m'a contactée depuis le Vatican pour avoir des renseignements sur ce point Le Bouddha n'a pas accepté les nonnes toute de suite. Orphelin (sa mère est morte une semaine après sa naissance), il a été élevé par sa tante. Celle-ci était âgée d'environ quatre-vingts ans quand elle lui a demandé d'accepter qu'elle prononce les voeux religieux. Sa femme lui a présenté la même demande, et de nombreux membres féminins de son entourage ont formulé la même requête. Mais le Bouddha avait peur du désordre que cela pourrait provoquer dans le sangha, la communauté. Jusqu'au moment où Ananda, son principal disciple, a pris la parole et rappelé que sans femmes nous n'existerions pas, et que nous ne pourrions donc pas pratiquer et connaître l'Eveil.
Bouddha a alors accepté que les femmes entrent dans la vie monastique comme les hommes. Mais il a posé huit conditions. Celles-ci font que la pratique est plus exigeante pour les femmes que pour les hommes. Du moins nous semblent-elles ainsi aujourd'hui. Peut-être, dans le contexte de l'époque, avaient-elles pour but de protéger les femmes.Au XIIIème siècle, maître Dôgen a clairement affirmé qu'il n'existe pas de différence entre hommes et femmes du point de vue de la pratique et de l'Eveil. Le problème n'est pas le sexe, mais la compréhension du dharma.
En face d'une femme qui a atteint l'Eveil, un homme doit s'incliner. Le plus important est la lutte que nous devons mener pour comprendre la vérité, hommes comme femmes.

Une femme pourrait-elle être chef de l'école Sôtô?
La hiérarchie, les positions officielles me paraissent bien peu importantes. Les enseignements de  Dogen concernent le dharma et pas l'organisation de notre école, pas nos institutions. L'inégalité entre hommes et femmes dans le bouddhisme japonais jusque dans les années 70 provient de la culture nationale. Elle n'est pas inhérente au Bouddhisme. Au contraire, elle contredit clairement les enseignements de Dogen.


Quand je suis devenue religieuse, les nonnes ne pouvaient être ni chef de temple, ni avoir des disciples, ni enseigner. Ici même, à Nagoya, le temple était placé sous la responsabilité d'un homme. Mais les femmes se sont battues contre ce poids culturel durant un siècle, depuis l'époque Meiji. Aujourd'hui, les femmes sont les meilleurs moines Car, au fil des siècles, les monastères féminins sont restés à l'écart des vicissitudes politiques et des aléas de l'histoire qui ont fait dévier le bouddhisme japonais. Ce statut à part, moins exposé, nous a permis de rester plus fidèles aux enseignements du zen, tel que le prônait maître Dôgen.


Source : Bouddhisme au féminin n° 2


dimanche 2 mars 2014

Tsering Woeser parle de son livre sur l'immolation des tibétains

  Tsering Woeser à Lhassa 


« Les éditions Indigène ont publié le 17 octobre mon nouveau livre sur les immolations par le feu de 126 Tibétains.
C’est mon deuxième ouvrage publié en français. Le premier Mémoire interdite, Témoignages sur la Révolution culturelle au Tibet est paru chez Gallimard en 2010. Mais il y a une différence entre les deux livres : Immolations au Tibet : La honte du monde a été écrit spécialement à la demande des éditions Indigène, ce qui signifie que son premier lecteur est français et j’en éprouve une émotion particulière.
J’ai commencé à écrire ce livre en avril et bien qu’il compte à peine 48 pages, j’y ai consacré deux mois intenses. Je ne connaissais pas auparavant les éditions Indigène, mais grâce aux liens qui nous unissent, j’ai lu Indignez-vous ! livre tout empreint d’un courage et d’une force qui m’ont stimulée. Les éditions Indigène s’inquiètent des immolations des Tibétains, et en particulier du silence de tous alors qu’un si grand nombre de Tibétains perdent leur vie dans les flammes, aussi espèrent-elles grâce à ce livre alerter le monde. Cependant, il n’est pas facile de se faire entendre, on n’y peut rien : 126 Tibétains ont fait l’offrande de leur précieuse vie dans les flammes pour protester, mais quelques soient les langues dans lesquelles il en a été fait le récit et la critique, le résultat a été bien maigre.
En réalité, pendant que j’écrivais ce livre, pendant qu’il était à l’impression, des Tibétains brûlaient encore leur corps pour exprimer leur inflexible opposition, c’est pourquoi je n’ai tenu compte que de 125 immolations dans mon rapport. Je peux donc ici compléter ce cruel constat : suite aux protestations de 2008 qui ont eu lieu sur l’ensemble du haut plateau tibétain et à la féroce répression du gouvernement chinois, un Tibétain s’est immolé en 2009, quatorze Tibétains se sont immolés en 2011, quatre-vingt-six en 2012, et vingt-cinq en 2013.
Dans l’édition française de ce petit livre, je m’efforce de donner une explication à ces immolations successives, j’en donne une analyse poussée et je fais sans détour le procès des responsabilités. Naturellement, mes critiques pointent l’injustice des autorités communistes et les compromissions iniques du reste du monde.
Je rapporte la position du grand artiste et de l’admirable défenseur des Droits Humains qu’est Ai Weiwei : « Le Tibet fait subir un interrogatoire extrêmement sévère à la Chine, aux droits humains de la communauté internationale et aux normes de la justice. Personne ne peut y échapper ni ne peut l’esquiver. Actuellement, le déshonneur et la honte frappent tout le monde. » Les éditions Indigène ont souhaité qu’Ai Weiwei fasse la maquette de la couverture de ce petit livre. Voici ce qu’il m’a répondu lorsque je lui en ai fait la demande : « J’accepte pour les Tibétains de travailler pour ton livre. La signification des immolations, que ce soit d’un point de vue philosophique ou religieux, dépasse toute tentative d’explication ou de discours existants. On considère généralement que les motifs politiques en sont directement la cause… je veux encore essayer… même si je suis conscient qu’il y a de quoi être désespéré. »
La couverture conçue par Ai Weiwei est émouvante : le nom de chacun des immolés y est inscrit en tibétain et, au milieu, figurent de puissantes flammes empreintes de la beauté du don et d’une souffrance tragique. Sa blancheur a la pureté des khata tibétaines, en offrande à tous les immolés. Merci Ai Weiwei ! »

 Tsering Woeser

lundi 17 février 2014

Alexandra David Neel : Anicca ! Tout est impermanent

 
De-Chen Ashram, 25 janvier 1916

Les jeunes garçons sont partis ce matin descendant mon courrier et, cet après-midi, sont arrivés deux lamas qui montaient les courriers précédemment arrivés. Le peignoir que tu m'as envoyé faisait partie du ballot. Je suis enchantée de l'avoir. La douane me réclame Rs 2/4, ce qui fait environ 3,80 frs. Ce n'est pas excessif et je les paie avec plaisir, tout heureuse de retrouver ce chaud vêtement, le pareil n'était guère possible à se procurer dans l'Inde.


De revoir ce kimono m'a causé une certaine émotion. Je me suis instantanément retrouvée rue Abb'el Wahab dans le grand salon, j'allais me mettre au piano, toi tu partais à ton bureau et venais me dire au revoir... Pourquoi ces circonstances, plutôt que d'autres également familières ? Je ne sais. La mémoire des cellules est chose étrange et mystérieuse ! Loin, tout cela, fini... La « belle grosse maison » est à d'autres... Mouchy installé dans un décor qui m'est inconnu. Ah ! je n'ai pas la sotte vanité de me faire plus forte, plus détachée de tout que je ne le suis ; ces souvenirs m'ont serré le cœur et je suis restée là, un long moment, le peignoir entre les mains presque prête à pleurer... Tu diras : c'est ta faute, pourquoi as-tu volontairement tout quitté ? Mais non, très cher ce n'est pas ma faute. D'abord on ne fait rien volontairement.

Je lisais l'autre jour, en tibétain, dans l'histoire de Milarepa, son départ de chez son maître, son Guru comme on dit dans l'Inde. Il est demeuré auprès de lui huit années durant lesquelles il a été initié à toutes les doctrines connues du grand Marpa, un philosophe et un érudit linguiste. Et puis il a eu un rêve, il a vu sa mère morte, la maison paternelle en ruine, sa sœur réduite à la mendicité. Il n'y tient plus, tous ses souvenirs d'enfance longtemps endormis sont réveillés, il veut partir, revoir les siens. Marpa, prophétiquement, lui dit : « C'est bien, pars, mais nous ne nous reverrons jamais. » Le jour du départ arrive. Milarepa vénère jusqu'à l'adoration le maître qu'il quitte. Le long de la route il taxe sa conduite de folie, il veut revenir sur ses pas, il pleure, son cœur est déchiré, mais en même temps il poursuit son chemin. La silhouette de Marpa, au sommet de la montagne jusqu'à laquelle il avait accompagné son disciple favori, se fait plus petite, plus imprécise ; au détour du sentier Milarepa cesse de l'apercevoir et son âme saigne dans toutes les affres d'une agonie morale torturante, mais ses pieds marchent, l'emportent vers son destin en dépit de lui-même...

Milarepa n'était pas un médiocre poète ni un conteur banal. La scène décrite par lui est poignante en dépit de la langue peu sonore, peu vibrante dans laquelle il la narre. Je rêvais en lisant cela... C'est l'éternelle histoire de tous. C'est l'inéluctable destin aussi. On dit : ah ! si je n'étais pas parti, si je n'avais pas ouvert la main et laissé échapper ce qu'elle tenait, si je n'avais pas renoncé ! Eh ! bien, si l'on n'était pas parti, les choses seraient parties, si l'on n'avait pas ouvert la main, ce que l'on y tenait serré, comme le sable fin des dunes, se serait échappé entre nos doigts vainement crispés. Si l'on n'avait pas renoncé, les autres, êtres ou choses, auraient renoncé à nous. L'eau du torrent coule, coule, les mondes tournent, tout se meut, tout passe, tout se transforme ; l'immobilité, la stabilité sont rêves de fous. Anicca ! Sabbe sankhârâ annica, a dit le Bouddha : Tout est impermanent. Il faut se résigner à cette loi ou bien passer au-delà d'elle, mais elle signifie passer au-delà du monde, au-delà de la vie et de la mort, au-delà de l'illusion du « Moi ».
Il y a bien des pensées dans un kimono, n'est-ce pas mon bien cher !


Extrait de Correspondance avec son mari