vendredi 25 décembre 2015

3 - Les femmes luttent pour la planète : Severn Cullis-Suzuki, pour les generations futures

En 1992, Severn était âgée de 12 ans. Elle avait fondé l'Organisation Environnementale des Enfants (ECO), un petit groupe qui a recueilli des fonds pour participer au Sommet de Rio en 1992, "pour agir comme une conscience face aux décideurs.

Elle prend la parole au nom des générations futures :

La vidéo est en anglais avec un sous-titrage en français.


 
Date : 3-14 juin 1992





Elle est devenue par la suite une activiste écologique, conférencière et présentatrice de télévision. Elle a maintenant 32 ans (en 2011).


Severn Cullis-Suzuki a travaillé activement pour l'environnement depuis l'école maternelle. Elle a travaillé avec des peuples indigènes en Colombie Britannique, en Asie du Sud-Est et en Amazonie pour protéger les forêts menacées par la déforestation.
Adoptée dans le Clan Raven de la Nation Haida, elle a reçu le nom de Killthgula Gaayaa, Bonne Oratrice.

Prenant la parole dans de nombreux lieux : le Forum Global, le Parlement de la Terre, la Session Plénière du Sommet de la Terre, elle intervient régulièrement dans des écoles, des sociétés, des conférences et des réunions internationales sur la nécessité de changer nos valeurs, d'écouter les enfants et d'agir comme si leur avenir était important.
De même, en tant qu'invitée et présentatrice de télévision, elle a participé à un grand nombre de programmes au Canada, aux États-Unis et en Grande Bretagne.

Elle a écrit de nombreux articles sur des thèmes environnementaux et a un publié un livre. Elle a reçu le Prix Global 500 en 1993 (attribué chaque année par le Programme des Nations unies pour l'environnement).

Severn Cullis-Suzuki a été diplômée de l'Université de Yale en 2002 d'une maîtrise en écologie et biologie évolutionnaire.

Au printemps 2002, Severn Cullis-Suzuki a participé au lancement d'un Think tank nommé "The Skyfish Project".
Elle a été membre du Conseil consultatif de Kofi Annan lors du Sommet de la Terre de Johannesburg en août 2002.
A cette occasion, les membres du Skyfish Project ont lancé le projet d'engagement "Reconnaissance de responsabilité".
Ce groupe s'est dissout en 2006 quand elle a repris des études à l'Université de Victoria en ethno-botanique.

Severn a participé à plusieurs luttes sociales et écologiques au cours de sa vie et elle encourage ardemment les jeunes à s'exprimer sur leur avenir.
Elle réalise présentement une maîtrise en ethnoécologie qui tisse des liens entre les éléments auxquels elle a été exposée toute sa vie : la nature, les croyances traditionnelles, la science, les tendances sociétales et la politique sur la côte Nord-Ouest.
Elle croit fermement que sa quête de compréhension traditionnelle et scientifique l'aidera à promouvoir la culture de la diversité, de la viabilité et de la joie.



Source  Forum.frequencebonheur

dimanche 13 décembre 2015

2 - Les femmes luttent pour la planete : La nonne et le fleuve Nakdong



Accroupie sur la grève, elle laisse l’eau couler dans sa main, puis prend une poignée de sable dont le courant emporte peu à peu les grains. En cet endroit, à 200 kilomètres au sud-est de Séoul, le fleuve Nakdong, au cours lent et majestueux, fait une large courbe : tandis qu’il se heurte sur sa rive droite à des collines boisées, de l’autre, s’étend une longue grève de sable blanc. Par endroits, des îlots parsèment le fleuve que l’on gagne à pied tant le courant d’eau est faible.


Le visage basané en dépit de son large chapeau de paille de paysanne, frêle et menue dans son habit de nonne, gris clair à la couleur passée, Jiyul arpente chaque jour les rives du fleuve et leurs environs armée d’un appareil photographique. Elle collectionne les clichés et prend des notes afin de montrer ce qui est en train de disparaître : l’écosystème du plus long fleuve de la Corée, Nakdong qui prend sa source au mont Taebaek et coule sur 330 kilomètres vers le sud pour se jeter dans la mer, près de Pusan.


Comme les trois autres grands fleuves du pays, Nakdong est l’objet de titanesques travaux de réaménagement qui rencontrent une vive opposition des écologistes, des mouvements de citoyens et des organisations religieuses. Le pouvoir politique n’en tient aucun compte.


Au mois de mai, en aval du fleuve, non loin du temple Jibosa, le moine Moon-su s’est immolé par le feu, demandant l’arrêt de ce projet. C’était la première fois dans l’histoire du bouddhisme coréen qu’un bonze se donnait ainsi la mort. "Ce n’est pas un suicide mais un don de soi en signe de compassion : quand son corps fut retrouvé, il avait l’air calme, les mains jointes", commente le vénérable Ji Gwon de Chogye, la plus grande secte bouddhique, "Je le comprends", dit Jiyul, le regard emporté par le courant à l’évocation du sacrifice du bonze.


Dans le calme de la tombée du jour, on entend encore au loin le bruit des excavatrices et des bulldozers : ils creusent la grève sur six mètres de profondeur, bouleverse en certains endroits le cours sinueux du fleuve pour le rendre rectiligne. "Le gouvernement parle de croissance verte... quelle ironie !", dit Jiyul. "Les paysans ont été dédommagés pour trois ans et, à la campagne ; les gens n’ont pas l’habitude de résister au pouvoir", ajoute-t-elle.


Au départ, Jiuyl n’a pas été bien accueillie dans le village de Chungdong, perdu au milieu de rizières, de vergers à kakis et d’élevages de vers à soie. Par sa calme détermination, la frêle Jiyul, âgée d’une cinquantaine d’années, est une figure "encombrante". Peu à peu, elle a été acceptée.


Elle habite une maison branlante qui était inoccupée. "Je suis heureuse ici : le soir, je regarde les étoiles et, le matin, je suis réveillée par les oiseaux qui se posent sur les tuiles du toit." Dès l’aube, elle part en bicyclette vers le fleuve. Elle sort alors de sa réserve, s’anime, s’émerveille comme une enfant de ses trouvailles : coquillages, traces d’animal laissées sur le sable qu’elle caresse inlassablement de la main pendant qu’elle parle, assise les jambes en tailleur. La conversation continue, les pieds dans l’eau, en remontant le courant.


Jiyul se dérobe aux questions sur sa vie. "C’est n’est pas moi qui suis importante : c’est le fleuve", dit-elle. Pendant de longues années, elle fut cloîtrée dans un monastère. Un jour, en 2001, marchant dans la forêt, elle aperçut des engins qu’elle n’avait jamais vus qui creusaient et abattaient les arbres : "C’était comme un paysage de guerre et une immense tristesse m’a envahie. J’ai ressenti une sorte d’appel au secours de ces arbres, de cette terre que l’on torturait." Elle quitta son monastère et commença son combat.


Longues marches à pied travers le pays, sit-in, grèves de la faim, procès contre l’Etat : Jiyul a multiplié les actions. "Quand j’ai quitté le monastère j’étais naïve. Je ne connaissais rien du monde. J’ignorais ce qu’était devenue la société. J’ai pris peu à peu conscience que la loi n’est pas faite pour les faibles et que lutter sur ce terrain est vain." Les grèves de la faim ? "Je ne me suis jamais posé la question de savoir si elles étaient efficaces ou non : je n’y suis lancée avec toute mon énergie." La dernière faillit lui coûter la vie et elle est partie ensuite vivre pendant trois ans dans une cabane isolée de montagne : "Ce face-à-face avec la nature est le plus beau moment de ma vie. Les sens deviennent plus aiguisés : on se fond dans le vent. On se nourrit de brouillard."


Pourquoi être revenue dans la société ? "Parce que ce qui se passe est injuste : nous sommes en train de meurtrir la nature. Il faut faire savoir aux gens les choix devant lesquels ils sont placés avec ces travaux. Je voudrais donner mes yeux à ceux qui restent aveugles à ce qui se passe ici. Ce fleuve a mis des siècles à faire son lit, à dessiner des méandres et l’on veut bouleverser ce travail millénaire en deux ans : point n’est besoin d’être scientifique pour comprendre que cette précipitation provoquera des dégâts immenses. Notre pays n’a jamais eu la moindre réflexion sur ces cinquante dernières années : certes, on a produit de la richesse mais le progrès matériel n’est pas une fin en soi. Je suis ici comme un parent au chevet d’un malade : on ne se pose pas la question de savoir s’il survivra ou non. On est à ses côtés pour l’assister."


Source :  Buddhachannel South Korea

dimanche 8 novembre 2015

1 – Les femmes luttent pour la planete : Vandana Shiva, le climat, la biodiversité et les OGM

La Dr. Vandana Shiva est physicienne, écologiste et militante écologiste. Elle est la directrice fondatrice de la Fondation de recherche pour la science, la technologie et l’écologie en Inde et est l’une des leaders du Forum international sur la mondialisation.


Vandana Shiva (née à Dehradun, Uttaranchal, Inde, le 5 novembre 1952) est une physicienne, épistémologue, écologiste, écrivain, docteur en philosophie des sciences et féministe indienne. 
 

Elle est une des chefs de file des écologistes de terrain et des altermondialistes au niveau mondial, notamment pour la défense de l'agriculture paysanne et biologique face à la politique d'expansion sans limite des multinationales agro-alimentaires et aux effets pervers du génie génétique. 


Elle lutte contre le brevetage du vivant et la biopiraterie, c'est-à-dire l'appropriation par les firmes agro-chimiques transnationales des ressources universelles, notamment les semences.

Dès les années 80, elle a été très active dans le « Narmada Bachao Andolan » (Mouvement Sauvons le Narmada) qui s'oppose à la construction d'énormes barrages sur la rivière Narmada, barrages bouleversant les écosystèmes et obligeant aux déplacements de millions de paysans pauvres.

Vandana Shiva a fondé l'association « Navdanya », association pour la conservation de la biodiversité et la protection des droits des fermiers. 


La ferme de Navdanya est une banque de semences modèles, qui a permis à plus de 10 000 fermiers d'Inde, du Pakistan, du Tibet, du Népal et du Bangladesh de redécouvrir l'agriculture « organique » comme on le dit en Inde (principe entre l'agriculture paysanne et l'agriculture biologique).

Parfois qualifiée de « José Bové en sari », elle partage de nombreux combats avec lui et a témoigné plusieurs fois en sa faveur, notamment lors du procès de Millau.

Vandana Shiva est récipiendaire du prix Nobel alternatif (1993).

Source : Bouddhisme au Féminin





Les femmes du Kerala contre Coca-Cola
par Vandana Shiva, mars 2005

Expulsé en 1977 par le gouvernement, Coca-Cola a repris pied en Inde le 23 octobre 1993, au moment même où Pepsi-Cola s’y implantait. Les deux entreprises possèdent 90 « usines d’embouteillage » qui sont en réalité... des « usines de pompage » : 52 unités appartiennent à Coca-Cola et 38 à Pepsi-Cola. Chacune extrait entre 1 million et 1,5 million de litres d’eau par jour.

En raison de leurs procédés de fabrication, ces boissons gazeuses présentent des risques. D’abord, parce que le pompage des nappes pratiqué par leurs usines dépouille les pauvres du droit à se fournir en eau potable. Ensuite, parce que ces usines rejettent des déchets toxiques qui menacent l’environnement et la santé. Enfin, parce que les sodas sont des boissons dangereuses – le Parlement indien a mis sur pied une commission mixte chargée d’enquêter sur la présence de résidus de pesticides.

Pendant plus d’un an, des femmes des tribus de Plachimada, dans le district de Palaghat, au Kerala, ont organisé des sit-in pour protester contre l’assèchement des nappes phréatiques par Coca-Cola. « Les habitants, écrit Virender Kumar, journaliste au quotidien Mathrubhumi, portent sur la tête de lourdes charges d’eau potable qu’ils doivent aller chercher loin, pendant que des camions de boissons gazeuses sortent de l’usine Coca. Il faut 9 litres d’eau potable pour faire 1 litre de Coca.

Les femmes adivasies de Plachimada ont entamé leur mouvement peu après l’ouverture de l’usine Coca-Cola, dont la production devait atteindre, en mars 2000, 1 224 000 bouteilles de Coca-Cola, Fanta, Sprite, Limca, Thums Up, Kinley Soda et Maaza. Le panchayat local lui avait accordé sous conditions l’autorisation de puiser l’eau à l’aide de pompes motorisées. Mais la multinationale s’est mise à puiser, en toute illégalité, des millions de litres d’eau pure dans plus de six puits forés par ses soins et équipés de pompes électriques ultrapuissantes. Le niveau des nappes a terriblement baissé, passant de 45 mètres à 150 mètres de profondeur.

Non contente de voler l’eau de la collectivité, Coca-Cola a pollué le peu qu’il en restait, rejetant les eaux souillées dans les forages à sec creusés sur ses installations pour enfouir les déchets solides. Auparavant, l’entreprise déposait ses déchets en dehors, si bien qu’à la saison des pluies leur dissémination dans les rizières, les canaux et les puits constituait une menace des plus sérieuses pour la santé publique. Ce n’est plus le cas. Mais la contamination des sources aquifères n’en est pas moins réelle.

D’où l’assèchement de 260 puits, dont le forage avait été assuré par les autorités pour subvenir aux besoins en eau potable et à l’arrosage agricole. Dans cette région du Kerala, appelée « grenier à riz », les rendements agricoles ont diminué de 10 %. Et Coca-Cola, c’est le comble, redistribue ses déchets toxiques aux villageois sous forme d’engrais. Les tests ont pourtant montré que ceux-ci ont une forte teneur en cadmium et en plomb, substances cancérigènes.

Des représentants des tribus et des paysans ont donc également dénoncé la contamination des réserves aquifères et des sources, et les forages effectués à tort et à travers, qui ont gravement compromis les récoltes ; ils ont réclamé la protection des sources d’eau potable, des mares et des réservoirs, l’entretien des voies navigables et des canaux.
Sommé de s’expliquer, Coca-Cola a refusé de fournir au panchayat les explications demandées. Ce dernier lui a donc notifié la suppression de sa licence d’exploitation. La multinationale a essayé d’acheter le président, M. Anil Krishnan, en lui offrant 300 millions de roupies. En vain. Toutefois, si le panchayat lui a retiré son permis d’exploiter, le gouvernement du Kerala a continué à protéger l’entreprise. Il lui verse quelque 2 millions de roupies (36 000 euros) au titre de subvention à la politique industrielle régionale. Dans tous les Etats où ils ont des usines, Pepsi et Coca touchent des aides similaires, pour des boissons dont la valeur nutritionnelle est nulle, en comparaison des boissons indiennes (nimbu pani, lassi, panna, sattu...).
De plus en plus, l’industrie des boissons gazeuses utilise le sirop de maïs, à haute teneur en fructose. Non seulement cet édulcorant est néfaste pour la santé, mais la production de maïs sert déjà à la fabrication industrielle d’aliments pour le bétail. C’est autant de moins pour la consommation humaine, et, en réalité, cela prive les pauvres d’un produit de base essentiel, à bon marché. En outre, le remplacement d’édulcorants plus sains tirés de la canne à sucre, tels que le gur et le khandsari, lèse les paysans, à qui ces produits assuraient des moyens de subsistance. Bref, Coca-Cola et Pepsi-Cola ont sur la chaîne alimentaire et l’économie un impact énorme.

En 2003, les autorités sanitaires ont informé les habitants de Plachimada que la pollution de l’eau la rendait impropre à la consommation. Les femmes furent les premières à dénoncer cet « hydropiratage » lors d’un dharna (sit-in) devant les grilles de la compagnie.

Amorcé à l’initiative des femmes adivasies, le mouvement a déclenché une vague de soutien nationale et internationale. Sous la pression de ce mouvement de plus en plus puissant et en raison de la sécheresse venue encore aggraver la crise de l’eau, le chef du gouvernement du Kerala a enfin ordonné, le 17 février 2004, la fermeture de l’usine Coca-Cola. Les alliances arc-en-ciel forgées au départ entre les femmes de la région ont fini par mobiliser l’ensemble du panchayat. De son côté, celui de Perumatty (au Kerala) a déposé auprès du tribunal suprême de cet Etat une plainte contre la multinationale, au nom de l’intérêt public.

Le 16 décembre 2003, le juge Balakrishnana Nair a ordonné à Coca-Cola de cesser ses pompages pirates dans la nappe de Plachimada. Les attendus du jugement valent autant que la décision elle-même. En effet, le magistrat a notamment précisé : « La doctrine de la confiance publique repose avant tout sur le principe voulant que certaines ressources telles que l’air, l’eau de mer, les forêts ont pour la population dans son ensemble une si grande importance qu’il serait totalement injustifié d’en faire l’objet de la propriété privée. Lesdites ressources sont un don de la nature et devraient être gratuitement mises à la disposition de chacun, quelle que soit sa position sociale. »
Et le magistrat de poursuivre : « Puisque cette doctrine impose au gouvernement de protéger ces ressources de telle sorte que tout le monde puisse en profiter, il ne peut autoriser qu’elles soient utilisées par des propriétaires privés ou à des fins commerciales (...). Tous les citoyens sans exception sont les bénéficiaires des côtes, des cours d’eau, de l’air, des forêts, des terres fragiles d’un point de vue écologique. En tant qu’administrateur, l’Etat a de par la loi le devoir de protéger les ressources naturelles, ne peuvent être transférées à la propriété privée. » En clair : l’eau est un bien public. L’Etat et ses diverses administrations ont le devoir de protéger les nappes phréatiques contre une exploitation excessive, et, en la matière, leur inaction est une violation du droit à la vie garanti par l’article 21 de la Constitution indienne.

La Cour suprême a toujours affirmé que le droit de jouir d’une eau et d’un air non pollués faisait partie intégrante du droit à la vie défini dans cet article.
Même en l’absence d’une loi régissant l’utilisation des nappes phréatiques, le panchayat et l’Etat sont tenus de s’opposer à la surexploitation de ces réserves souterraines. Et le droit de propriété de Coca-Cola ne s’étend pas aux nappes situées sous les terres lui appartenant. Nul n’a le droit de s’en arroger une grande partie, et le gouvernement aucun pouvoir d’autoriser un tiers privé à extraire cette eau dans de telles quantités. D’où les deux ordres émis par le tribunal : Coca-Cola cessera de pomper l’eau pour son usage dans un délai d’un mois jour pour jour ; le panchayat et l’Etat s’assureront que, passer ce délai, la décision sera appliquée.

La révolte des femmes, cœur et âme du mouvement, a été relayée par des juristes, des parlementaires, des scientifiques, des écrivains... La lutte s’étend à d’autres régions où Coca et Pepsi pompent les réserves aquifères. A Jaipur, la capitale du Rajasthan, après l’ouverture de l’usine Coca-Cola, en 1999, le niveau des nappes est passé de 12 mètres de profondeur à 37,5 mètres. A Mehdiganj, une localité située à 20 kilomètres de la ville sainte de Varanasi (Bénarès), il s’est approfondi de 12 mètres, et les champs cultivés autour de l’usine sont désormais pollués.

A Singhchancher, un village du district de Ballia (dans l’est de l’Uttar Pradesh), l’unité de Coca-Cola a pollué eaux et terres. Partout la protestation s’organise. Mais, le plus souvent, les autorités publiques répondent aux manifestations par la violence. A Jaipur, le militant pacifiste Siddharaj Dodda a été arrêté en octobre 2004 pour avoir participé à une marche exigeant la fermeture de l’usine.

Source : Le Monde Diplomatique – mars 2005

lundi 12 octobre 2015

Catherine Despeux : Le chemin de l'Eveil

Catherine Despeux, sinologue, professeur émérite de l'Institut national des langues et civilisations orientales, est administratrice de l'Institut d'études bouddhiques. Elle est l'auteure de nombreux ouvrages sur le taoïsme et le bouddhisme T'chan.

Le thème du dressage d'un animal a servi à illustrer comment une personne en quête spirituelle doit s'y prendre pour dompter sa nature et parvenir à l'Éveil, illustré par "Le Dressage du buffle" dans le bouddhisme T'Chan 








 "Le Dressage du cheval" dans le taoïsme et "Le Dressage de l'éléphant" dans le bouddhisme tibétain.




vendredi 25 septembre 2015

Thubten Chodron : Les femmes ne soutiennent pas assez les autres femmes

Interview de Thubten Chodron par Carola Roloff - 2006 -


La nonne américaine Thubten Chodron a créé une communauté monastique dans le nord des Etats-Unis. Dans cet interview, elle rapporte les difficultés de celles qui ont reçu une ordination, particulièrement les nonnes, et parle de sa vision de la solidarité des femmes et de leur puissantes communautés religieuses.

Thubten Chodron, née en 1950 dans la région de Los Angeles, a étudié l'histoire au sein de l'Université de Californie et travaillait en tant que professeur dans une école. Elle rencontra le Bouddhisme en 1975 et fut ordonnée nonne-novice en 1977. En 1986, elle reçu l'ordination complète à Taiwan pour devenir Bhiksuni et depuis, elle est enseignante du Dharma. Ses principaux maîtres sont sa Sainteté le Dalai Lama, Lama Zopa Rinpoche et Tsenzhap Serkong Rinpoche. Thubten Chodron a fondé en 2003 l'abbaye de Sravasti.




Question : Depuis peu de temps, je suis tes activités et je me demande comment tu restes optimiste malgré toutes les difficultés que tu rencontres du fait de ton rôle de pionnière dans ton domaine. As-tu un secret? Je te vois toujours rire.

Réponse : (elle rit) L'enseignement m'a touché de plein fouet lorsque je suis devenue bouddhiste. J'essaie simplement de pratiquer le plus possible le Lamrim (le chemin de l'illumination) et le Lojong (le contrôle de l'esprit). Cela rend mon esprit heureux. Lorsque je médite à des moments où je suis emplie de concepts déformés, lorsque je perçois des choses futiles pour importantes, ou lorsque je prends ce qui cause la souffrance pour du bonheur, alors mon esprit se calme grâce à la méditation. Tout rentre alors dans la bonne perspective.

Question:Médites-tu tous les jours ou les enseignements du Dharma se manifestent-ils dans ta vie de tous les jours?

Réponse: Pendant une retraite, je m'efforce d'aller au fond des choses. Dans la vie de tous les jours, j'essaie d'observer toute chose. Si je me rends compte que mon esprit montre des signes d'excitation, je fais une promenade. Pendant que je marche, je me rappelle les enseignements bouddhistes. Ensuite, je vais dans ma chambre, je m'assieds et je pense à mes réactions.

Question:Dans les années quatre-vingt, tu es allée dans le monastère Dorje Pagmo en France où tu es restée enseignante pendant trois ans. Pourquoi ce projet a-t-il échoué? Il s'agissait de la première nonnerie en Europe.

Réponse: De mon point de vue, il y a eu plusieurs raisons à cela. L'une d'entre elles est qu'il n'y avait pas de nonnes réellement expérimentées là-bas. Moi même, je n'avais reçu l'ordination que depuis cinq ans et pour ma sœur Chandrikarta c'était depuis 8 ans. Une période trop courte. Une autre raison était la structure. Les Géshés étaient ceux qui nous disaient quoi faire. Ils se basaient sur ce qui marchait pour les hommes tibétains. Cela diffère pourtant de ce dont les femmes occidentales ont besoin.

Question:Peux-tu nous donner un exemple?

Réponse: Oui, par exemple l'attitude face à un conflit. Chez les Tibétains, il est traditionnel de ne jamais parler directement à une personne avec laquelle on a un problème. Quand les hommes se disputaient, il fallait toujours "se taire». Cette manière de régler les conflits ne convient pas du tout aux femmes. De plus, il y avait des problèmes financiers car nous devions tout payer pour le séjour. Nous, les nonnes, devions travailler à l'institut, comme par exemple nettoyer les toilettes des laïcs, nous recevions le gîte et le couvert en échange. Quand nous ne travaillions pas pour les laïcs, nous devions gagner notre vie. C'était dur. Comment peux-tu respecter tes vœux de nonne et gagner de l'argent en même temps? Je ne pouvais rien y changer, car je n'avais pas mon mot à dire même en temps que directrice proclamée. Je n'étais pas considérée comme une autorité par les nonnes.

Question:Les nonnes étaient donc sans dirigeant?

Réponse: Les Géshés dirigeaient les nonnes puisqu'ils nous donnaient de très bons enseignements du Dharma. Mais leur expérience se basait sur ce qu'ils avaient vécu dans des monastères tibétains, monastères qui existaient depuis des centaines d'années où il y avait des familles, une communauté et un soutien. En tant qu'occidentaux, nous n'avions pas cela et nous nous trouvions face à de nouveaux défis.

Question:Quel est la raison pour laquelle peu de femmes arrivent à des hautes positions au sein du Bouddhisme?

Réponse: Les Bouddhistes disent que tous les êtres sont égaux, mais dans la réalité ces sociétés sont composées de personnes pétries de préjugés basés sur le sexe. Je ne crois pas que les Lamas tibétains pensent avoir des a prioris sur le sexe féminin. Mais le fait est qu'ils ont toujours vécu dans un environnement où il n'y a que des moines et où les nonnes ne jouent pas de rôle déterminant.

La plupart des Lamas que j'ai pu rencontrer personnellement ont été très encourageant. Bien sûr, cela dépend des femmes. Malheureusement les femmes ne soutiennent pas toujours les autres femmes. J'ai beaucoup étudié la psychologie des minorités ou des groupes persécutés, et il s'agit d'une manière de fonctionner typique de ce type de population: Les membres ne se soutiennent pas les uns les autres. Comme ils sont persécutés ou désavantagés, ils ne pensent pas à s'affirmer contre les personnes au-dessus mais développent au contraire une hiérarchie entre eux. Je pense que l'on peut retrouver ces comportements chez les afro-américains. Je le constate aussi chez les femmes qui ne se font pas confiance entre elles. Pourquoi? Parce que celles au pouvoir ne font pas confiance aux autres, les femmes reflètent alors le comportement de celles qui sont au pouvoir.

Aucun Occidental ne donne d'initiations dans la FPMT (Foundation for the Preservation of the Mahayana Tradition sous la direction de Lama Zopa- précision de la rédaction). C'est intéressant car des amis de la tradition Nyingma et Kagyu font des initiations. Dans la tradition Gelug, le sentiment que les occidentaux ne sont pas authentiques reste présent. Il existe des centres tibétains dans lesquels les personnes sont si respectueuses de leur maître tibétain, qu'elles effacent leur propres idées et leur propre créativité. Elles ne font rien sans la parole de leur maître.

Lorsque j'ai eu l'idée d'ouvrir une nonnerie, je voulais parler à sa Sainteté le Dalai Lama car je voulais le faire sous un autre angle. Sa Sainteté m'a encouragé et m'a dit: "oui, fantastique, vas-y", mais tous les Géshés tibétains ne sont pas du même avis concernant les Occidentaux qui fondent des monastères.

Construire une communauté en toute conscience


Question:Tu as fondé l'abbaye de Sravasti. Ton rêve d'une nonnerie s'est-il réalisé?

Réponse: Nous avons ouvert nos portes depuis presque deux ans et demi. Les personnes ont besoin de temps avant de se décider pour une ordination. Dans tous les cas, je veux être présente autant pour les nonnes que pour les moines. Il y a trop peu de membres de l'ordre bouddhiste pour que nous puissions nous distribuer les tâches. De plus, les Occidentaux ont d'autres habitudes comportementales. Les femmes et les hommes peuvent être amis, ce qui est impossible dans les sociétés asiatiques. Nous vivons dans une culture qui met en avant le sexe, ce qui nous oblige à parler de notre sexualité plutôt que de nous éloigner simplement à des centaines de kilomètres de ceux qui peuvent nous attirer.

Lorsque je regarde ceux qui ont été ordonnés et qui ont abandonné leurs vœux, ce n'est pas parce qu'ils se sont sentis attirés par une personne mais parce qu'ils se sont sentis seuls. Ils font beaucoup de pratiques du Dharma, écoutent des enseignements philosophiques et font un travail intellectuel difficile, mais il leur manque un sentiment d'appartenance à une communauté. C'est pour cela que je suis de l'avis qu'il est particulièrement important de donner un sentiment de sécurité et d'attention aux monastiques occidentaux.

Comme les Tibétains vivent dans une société où ils arrivent très jeunes dans les monastères, ils n'ont pas besoin de se poser la question d'appartenance à une communauté. Ici en Occident, nous devons former une communauté en toute conscience.

Question:Quel est le but de l'abbaye Sravasti?

Réponse: Le but est d'établir une communauté monastique en Amérique, car ceci est d'une importance cruciale pour la diffusion du Dharma en occident. En Amérique, il existe tellement de possibilités pour les laïcs, alors que ceux qui sont ordonnés sont repoussés en dehors de la société et n'ont pas de lieu pour vivre. Le point de mire est l'enseignement aux laïcs. Même lorsque l'on obtient l'ordination, on n'acquiert pas une véritable expérience monastique.

Au sein de l'abbaye Sravasti, c'est différent. Ce n'est ni un centre du Dharma ni un centre de retraite, les gens d'ici pensent tout de suite: "Oh, un centre du Dharma- si je paye, ils vont s'occuper de moi." Une chose nous différencie en Occident de tous les autres centres de la scène bouddhiste américaine: nous ne demandons pas d'argent.

Question:Cela fonctionne?

Réponse: Oui, cela fonctionne puisque nous existons toujours. Nous ne mangeons que de la nourriture qui nous a été offerte. Lorsque j'ai débuté, je n'avais aucune organisation à mes côtés et je n'avais pas un cent. Le lieu tout entier a été construit grâce à des gens qui ont cru à mes rêves et qui m'ont apporté les moyens dont j'avais besoin. L'argent que je perçois pour les enseignements que je dispense dans d'autres lieux et mes droits d'auteur sont réinjectés dans le monastère, c'est ainsi que nous avons survécu jusqu'à présent.



Mettre en pratique un programme sur 300 ans


Question:Comment s'organise l'abbaye Sravasti?

Réponse: Nous avons une montagne de travail, mais également des personnes qui sont compétentes dans tous les domaines. La clef est que les personnes sachent bien communiquer. Nous avons particulièrement insisté sur le fait que nous n'appelions pas ces activités du travail, mais un service à la communauté. Apporter cette aide à la communauté fait partie de la pratique du Dharma.

Quand on peut rester assis sur son coussin toute la journée, c'est merveilleux ; mais quand on peut travailler avec des gens, c'est complètement différent. Je crois en une coexistence au sein d'une communauté et l'analogie que nous utilisons ici est celle de la roue d'un chariot. On se pousse les uns et les autres, et ainsi on arrive à mettre en route la machine. La communauté est un lieu qui favorise un tel processus.

Les services à la communauté doivent être fait avec bonheur, car on sait que cela participe au bien être de l'ensemble, ainsi on montre de l'attention et du respect vis-à-vis des uns et des autres.

Question:Comment évites-tu d'en faire trop?

Réponse: Parfois, c'est un défi. Lorsque l'on veut bâtir un tel lieu, je pense qu'il faut être conscient dès le début que l'on va avoir des difficultés et sacrifier un idéal d'une vie paisible monastique. On doit avoir la volonté de bâtir un lieu en sachant que ce sont les générations futures qui en récolteront les fruits. Cela me rend la tâche beaucoup plus agréable, et me donne la force de continuer. Cet état d'esprit est une part de la pratique. Durant trois mois, nous fermons ce lieu et nous nous entrons en retraite. Nous l'avons fait dès le début, afin que l'on sache qu'au moins pendant trois mois, nous ne parlons à personne et nous avons la possibilité de nous consacrer à notre propre pratique.

Question:Il semble que les centres bouddhistes tibétains en Occident privilégient plutôt la pratique au détriment du service à la communauté.

Réponse: Oui, je me suis souvent trouvé face à la question traditionnelle: "où puis-je aller, où est-ce le plus intéressant pour moi, pour suivre mes pratiques du Dharma? Je veux le meilleur enseignement pour ma propre pratique, je veux les meilleures conditions de vie pour moi." Les personnes qui veulent ces lieux doivent les rechercher. Ici pourtant, je veux mettre en place un plan sur 300 ans et faire quelque chose sur le long terme pour l'établissement du Dharma. Nous avons une vision sur le long terme et une idée précise de la nature des enseignements qui devraient êtres prodigués ici. Je ne veux pas copier les universités monastiques de Ganden ou de Sera, car j'ai pu constater que ce modèle ne correspondait pas à l'Occident. Les Occidentaux veulent quelque chose qui touche leur cœur, et qui les aide dans leur vie. Personnellement, j'aime les études et ici, nous proposons aussi des enseignements philosophiques. Mais le point principal reste la pratique, comme dans l'ancienne tradition Kadampa.

La communauté moniale de l'abbaye Sravasti


L'abbaye Sravasti est une communauté moniale dans la région de Newport au sein de l'état de Washington (USA). Fondée en 2003 par la nonne Thubten Chodron au milieu de la campagne, elle offre la possibilité aux nonnes et aux candidates, à l'entrée au sein de l'ordre, de suivre des cours d'enseignement, de méditation et d'acquérir une expérience de vie en communauté. A côté des sujets traditionnels, on privilégie au sein de l'abbaye de Sravasti l'égalité des sexes et l'engagement social. Les laïcs peuvent vivre pendant un temps au sein de la nonnerie, y travailler et y pratiquer. La communauté vit grâce aux dons.










Plus d'informations: Sravasti Abbey

Article du magazine "Tibet und Buddhismus" du "Tibetisches Zentrum e.V. Hamburg" Nr. 79 4/2006

Source : Bouddhisme au féminin n° 6

mercredi 5 août 2015

Sakyadhita 2015 - quelques photos

Une sélection de quelques photos parmi les quelques six cents photos prises par Olivier Adam et diffusées par Sakyadhita International.

La réunion s'est déroulée en Indonésie. Avec, comptabilisées à ce jour, 17508 îles, il s'agit du plus grand archipel au monde. 

Avec une population estimée à 250 millions de personnes, il s'agit du 1er pays à majorité musulmane pour le nombre de croyants. Si l'hindouisme (3 %) et le bouddhisme (1,8 %) sont aujourd'hui deux religions minoritaires en Indonésie, elles ont eu beaucoup d'influence dans le passé et ont défini des aspects de la culture du pays. 

La présence du bouddhisme est ancienne en Indonésie, comme en témoigne l'existence de monuments religieux bouddhiques, dont le plus célèbre est le temple de Borobudur.



La beauté de la culture de l'ile de Bâli est toujours aussi fascinante:





 Jetsunma Tenzin Palmo est la présidente actuelle de Sakydhita International. Karma Kekshe Tsomo est l'organisatrice principale.











 Près de mille participantes et 40 nationalités étaient représentées. 50 volontaires assuraient l'intendance.










mercredi 15 juillet 2015

La violence de la société tibétaine à l'égard des femmes

Sans domicile - un destin tibétain 

Barwo, un village isolé, se trouve sur les hauts plateaux tibétains, à l'ouest de la Chine. Depuis une dizaine d’années, plus d’un millier des paysans bouddhistes qui y vivaient ont émigré à Pékin, à 2 000 kilomètres de chez eux, pour tenter leur chance comme vendeurs ambulants. Parmi eux, Zanta, veuve et mère d’un petit garçon, qui a décidé de quitter le village pour scolariser son fils contre l’avis de sa belle-famille tyrannique. C’est un peu par hasard que Jocelyn Ford, journaliste américaine installée à Pékin, a croisé la route de cette femme et de son enfant. Elle leur consacre un film poignant, suivant son héroïne dans son parcours de déracinée. Zanta peine à s’adapter à la modernité d’une capitale où tout lui est étranger, même si en tant que Tibétaine, elle possède officiellement la nationalité chinoise. Victime de violences familiales et policières, Zanta se bat pour échapper à la pauvreté, au racisme et aux humiliations. À travers le portrait de cette femme luttant contre son "karma", c’est un regard sans concession – aux antipodes de certaines idées reçues – qui est porté sur la société clanique tibétaine et sur la difficulté d’être tibétain en Chine. 

 la vidéo est visible sur le site d'Arte ici

dimanche 14 juin 2015

Daniela Campo : XU YUN Un grand maitre du bouddhisme chinois

Daniela Campo, historienne et sinologue, Docteur en Histoire des Religions à l’EPHE et membre de l’équipe GSRL (groupe Sociétés, Religions, Laïcités) vient de publier un ouvrage

XUYUN, la construction de la sainteté dans la Chine moderne :


Comment devient-on un saint dans la Chine moderne ? Cette interrogation représente le point de départ d’une enquête biographique sur le maître du bouddhisme chinois le plus révéré de l’époque moderne : Xuyun (Nuage vide). A l’aide de documents historiques et des témoignages de ses disciples, sont retracées dans ce livre la vie et de cet éminent abbé entre la fin de l’empire chinois et la première décennie de l’ère maoïste. Un récit passionnant, qui révèle toute la personnalité de ce grand maître éveillé, et la façon dont vivaient les communautés bouddhiques chinoises de ces époques. A ne pas manquer.







lundi 1 juin 2015

Le mouvement Wake up du village des pruniers : la pratique du bouddhisme dans la vie pour les jeunes


Le mouvement Wake up créé par le Vénérable Thich Nhat Hanh


Deuxième partie : les cinq entrainements que transmet Wake up





dimanche 17 mai 2015

Extraits du Therigata - Recueil des poèmes d'éveil de pratiquantes au temps du Bouddha


Hommage à vous Bouddha,
la meilleure de toutes les créatures,
qui m'a libérée ainsi que beaucoup d'autres
de la souffrance.

Toute souffrance est comprise,
la cause, le désir insatiable est tari,
la Noble Voie Octuple se déploie,
j'ai atteint l'état où tout s'arrête.

J'ai été
mère,
fils,
père,
grand-mère ;
ne sachant rien de la vérité
j'ai poursuivi mon chemin.

Mais j'ai vu le Bienheureux :
Ceci est mon dernier corps.
Je ne reviendrai pas
de naissance en naissance
à nouveau.

Mahapajapati

 

J'étais en pleine possession
de mon corps, de ma parole et de mon esprit.
Ayant déraciné la racine du désir,
je suis devenue calme et rassasiée.


Uttara 

 

Cela fait vingt-cinq ans
que j'ai quitté ma maison,
et que je n'ai pas eu un instant de paix.
le coeur troublé,
croupissant dans le monde du désir,
j'ouvrais les bras et criais
au moment où je suis entrée au monastère.

Je suis allée trouver une nonne
à laquelle je pensais pouvoir faire confiance.
Elle m'a enseigné le dhamma.
Les éléments du corps et de l'esprit,
la nature de la perception,
et la terre, l'eau, le feu et le vent.

J'ai entendu ses mots,
et me suis assise à ses côtés.
À présent, j'ai pénétré
dans les six royaumes de la connaissance sacrée.
Je sais que j'ai vécu auparavant,
l'oeil du ciel est pur,
et je connais l'esprit des autres.

Je possède de grands pouvoirs surhumains
et j'ai annihilé
toutes les souillures mentales.
L'enseignement du Bouddha s'est réalisé.

Vaddhesi 

 

Source : Bouddhisme au féminin N° 10  - ouvrage de Susan Murcott sur les premières femmes bouddhistes - Titre en français (tout à fait inadéquat) : Le Bouddha et les femmes


dimanche 1 mars 2015

La compassion d'Alexandra David Neel : Sauver une chienne en détresse







Lettres à son mari - 1915
 
Dans la soirée, grosse aventure ! On signale au loin un chien qui s'efforce de se frayer un passage dans la neige et n'y peut parvenir. Le pauvret apparaît en détresse et l'est réellement. La nuit est proche, qu'est-ce qu'il va devenir ? Je dis : «Je vais aller le chercher. » 
Autour de moi on se récrie, il n'y a pas de sentier frayé, il faut descendre dans un petit ravin, remonter sur l'autre versant. Enfin, je verrai bien si je peux arriver. J'ai des pantalons de flanelle, de hautes bottes de feutre et un imperméable. Allons !... C'est vite écrit, allons, mais je t'assure que je n'allais pas vite avec de la neige plus haut que la ceinture, tâtant la route devant moi avec un bâton pour me rendre compte si je ne descendais pas dans quelque trou. 

Après un bout de chemin j'aperçois un de mes garçons qui grimpait revenant du village, je le hèle et il m'accompagne. C'était une vraie expédition polaire, froid en moins. Nous perdons le sentier, mon domestique tombe dans un trou, je le tire par la tête pour l'en sortir et, peu après, il me rend le même service. 

Nous grimpons sur des rochers que nous ne voyons pas et nous arrivons au chien qui est pris sous la neige et ne peut bouger. Pour combler la mesure, l'animal effrayé et très sauvage montre des dents menaçantes bien qu'il soit un tout jeune toutou.
 J'abrège les détails, on passe une corde sous l'animal et on le haie à la remorque jusqu'au monastère où il, ou plutôt elle, car c'est une femelle, se montre de l'humeur la plus féroce. 

Aujourd'hui, après avoir bien mangé, l'animal paraît de tendances plus pacifiques, dans quelques jours il sera tout à fait gentil. Il est poilu comme un yack, tout noir, nez noir, yeux noirs, un peu de fauve seulement à l'extrémité des pattes. 
Cette race de chiens garde les troupeaux de yacks et les tentes nomades dans les steppes du Tibet. Ce sont des bêtes à moitié sauvages, très fortes et redoutables pour les étrangers. 
Qu'adviendra-t-il de ma rescapée ? Quoi qu'il en soit, ma petite protégée a mangé une grosse assiettée de riz que je tenais à la main, mais, après, quand j'ai voulu la caresser, elle a esquissé un mouvement de museau menaçant, mais il y a déjà grand progrès car elle n'a pas montré ses petites dents blanches et aiguës. 
Voilà tous les événements, grand cher.  

mercredi 18 février 2015

Dipa Ma, le rayonnement d'une femme d'exception, avec Jeanne Schut

Sagesses Bouddhistes reçoit Jeanne Schut qui a traduit un ouvrage sur DIPA MA (1911-1989) dont le parcours initial ne prédisposait pas à ce qu’elle devienne un maître du theravada honoré et respecté. Cette femme indienne d’exception, laïque, a découvert et pratiqué la méditation auprès de Mahasi Sayadaw, maître birman renommé, pratique qu’elle a su par la suite mettre à la portée de tous, des plus grands aux plus humbles sans exception.





Sagesses Bouddhistes revient sur la vie de DIPA MA (1911-1989) indienne, laïque, devenue grand maître de méditation dans le theravada et dont la présence et le rayonnement inspiraient le plus grand nombre. De quelle manière a-t-elle suivi son chemin spirituel, quels furent ses principaux enseignements et que reste t-il de son héritage spirituel aujourd’hui. 






dimanche 1 février 2015

Jacqueline Kramer : "Etre une maman Bouddha"




L’éducation d’un enfant est un chemin de dévotion, un modèle de service désintéressé.
"S’épanouir là où on a été planté", telle est la devise de Jacqueline Kramer, qui croit que les mères peuvent atteindre l’illumination dans leur cuisine tout en faisant cuire le dîner ou en faisant la vaisselle.

"Maman Bouddha", La devise vient d’une affiche vue alors qu’elle est en retraite il y a de nombreuses années, confie l’auteure de "Buddha Mom", un livre sur la spiritualité de l’enfantement.


" Je me suis rendue compte que je n’avais pas besoin d’aller au loin ou de m’engager dans des pratiques étranges et peu familières - je peux devenir illuminée juste là où je suis, en ce moment, en m’engageant dans la maternité et les tâches du foyer."


La maternité est souvent glorifiée pour réduire au silence les besoins féminins de réalisation personnelle. La gestion de la maison et l’entretien sont souvent rabaissés comme le symbole de l’assujettissement et de la faiblesse femelles. Mais pour J. Kramer, la maternité est une pratique spirituelle parfaite.


"La maternité est un beau récipient des vertus dont nous avons besoin pour développer notre spiritualité" explique t-elle. "Tandis que les moines et nonnes dans différentes croyances se consacrent à développer l’amour inconditionnel, le service désintéressé, la bonne volonté, la joie pour le bonheur d’autrui ainsi que la capacité à lâcher prise, c’est en réalité ce que font les mères dans leurs vies quotidiennes".


Si les mères pratiquent la pleine conscience - être constamment conscient que tout ce qui surgit disparaîtra naturellement sans être perdu dans les hauts et les bas des émotions - alors elles peuvent avancer sur le chemin spirituel.


Écrit à partir de ses propres expériences de mère célibataire et adepte de la méditation, Buddha Mom : The Path of Mindful Mothering a inspiré beaucoup de mères à introduire la spiritualité dans leurs vies.


Ayant reçu récemment le prix des femmes bouddhistes exceptionnelles (Oustanding Buddhist Women), J. Kramer, 56 ans, a mis en place des cours en ligne gratuits destinés aux mères qui veulent se développer spirituellement et qui peuvent étudier plus profondément les enseignements bouddhistes ou partager leurs expériences à leur propre rythme, dans leur propre temps.


Vêtue d’une tenue rose clair décontractée, les longs cheveux argentés de J. Kramer et ses yeux scintillants expriment une joie enfantine lorsqu’elle raconte sa découverte du bouddhisme et le rôle important de la peine conscience dans son rôle de mère.


Née dans une famille juive, J. Kramer raconte avoir été bénie avec une mère qui les laisse son frère et elle, libres d’explorer leur propre spiritualité.
C’est son frère qui lui montre en premier la puissance de la pratique de pleine conscience. "Je l’ai vu revenir clair et calme d’une retraite. J’ai alors décidé de faire un essai. J’ai été stupéfiée par le calme que j’ai ressenti", indique t-elle.


À partir de là, J. Kramer commence à en apprendre plus sur les enseignements, qui lui font réaliser que la méditation est plus qu’une simple technique de détente, il s’agit d’une pratique spirituelle pour comprendre la loi de l’impermanence de la nature afin de dépasser le sens faux du moi et du mien.
Elle arrive au point de vouloir être ordonnée. Mais son professeur de méditation lui demande de devenir un exemple pour les chefs de famille féminins laïques, ce qui est la mission de sa vie depuis lors.


Lorsqu’elle fonde une famille et se retrouve enceinte, J. Kramer pratique la méditation de pleine conscience depuis déjà trois ans. Etre dans l’instant présent aide à éliminer la crainte et l’inquiétude vécues par de nombreuses femmes pendant la grossesse. Le grand test de pleine conscience arrive dans la salle de travail au moment où la douleur de la naissance la frappe par vagues successives.
"J’ai juste observé la douleur, consciente de chaque moment sans penser. Je l’ai juste éprouvé et me suis rendue. Je me suis enfin décontractée et adoucie lorsque j’ai donné naissance, heureuse et dans le présent.
" Cela m’a enseigné que nous ne pouvons pas échapper à la douleur mais la souffrance est une option ", ajoute t-elle.
La pleine conscience lui a enseigné que le bonheur est un choix.
"Lorsque vous êtes confus ou de mauvaise humeur, ne le niez pas. Voyez, observez, ne combattez pas. Rendez-vous et observez sans jugement, et les sentiments sombres se dissiperont miraculeusement par eux-mêmes", continue t-elle.
Étant dans le moment présent dans tout ce que l’on fait, que ce soit découper des légumes ou faire la vaisselle, l’état conscient créera un espace entre le problème et soi-même.

" Avec de l’espace, vous pouvez regarder les choses avec fraîcheur, et les solutions découlent de cela", dit-elle.
La maternité, croit-elle, épouse toutes les nuances de metta (bonté aimante), karuna (compassion), mudita (joie sensible) et upekkha (équanimité).
"La maternité nous donne un aperçu de l’amour inconditionnel. Elle étend notre capacité à aimer, à donner et à éprouver de l’empathie pour les personnes en situation difficile", ajoute t-elle.
D’autre part, la joie d’observer un enfant apprenant à parler, marcher et progresser à travers chaque étape de la vie - une pratique de mudita - aide à rendre les difficultés parentales supportables et la vie quotidienne épanouie.
Mais quand un enfant grandit et devient adolescent, "c’est là que l’équanimité vient à notre secours" dit-elle songeuse.


"Upekkha, ou l’équanimité spectatrice est la capacité d’observer des luttes, des joies et tous les autres états de l’esprit avec un détachement ouvert et aimant ", explique t-elle.
"Upekkha vient de la réalisation que la douleur fait partie de la croissance et de la condition humaine. C’est le courage de regarder affectueusement des choses que nous ne pouvons changer. C’est le courage de laisser nos enfants être ce qu’ils sont, d’accepter que nous n’avons pas le contrôle. Que nous pouvons seulement influencer" dit-elle.
Ce processus de lâcher prise est un aspect important du bouddhisme. "C’est pourquoi l’enfantement est une voie directe vers la pénétration spirituelle » affirme t-elle.
L’équanimité, c’est également le courage de recourir à « l’amour dur » quand le besoin s’en fait sentir.
"L’amour dur exige de laisser nos enfants éprouver les conséquences sans interférer mais avec un amour profond en nos cœurs".
Que ce soit de sacrifices ou d’amour dur, la mère spirituelle parle de ses propres expériences vécues dans la vie réelle.


J. Kramer devient mère célibataire lorsque sa fille Nicole a trois ans. Faisant le choix de façonner son travail en fonction de l’emploi du temps de sa fille, elle sacrifie son métier de chanteuse professionnelle, qui aurait nécessité d’être loin de chez elle lors des tournées, et décide de travailler comme chanteuse à temps partiel et assistante maternelle.
Alors qu’être mère lui enseigne l’amour désintéressé pour son enfant, il lui enseigne également qu’à travers larmes et rires, elle a besoin d’avoir suffisamment de bonté aimante pour elle-même, aussi, afin de pouvoir se pardonner de laisser les pensées négatives et les émotions l’envahir.
De telles erreurs sont fréquentes. Et sans le pardon accordé à soi-même, on ne peut probablement pas continuer d’essayer encore et encore de défaire des habitudes enracinées qui déchaînent des mots et actions blessants regrettés par la suite.
Que faire lorsque vous êtes défié par un enfant ergoteur ? Le conseil de J. Kramer : Soyez conscient. Et utilisez la colère comme objet de méditation.
"Tout ce qui arrive peut être employé comme une porte vers l’illumination" explique t-elle, tirant des enseignements du bouddhisme zen.
"Quand vous êtes sujet à la colère, utilisez-la comme une porte. En ne lui résistant pas, en ne pensant pas que vous ou vos émotions êtes mauvais, en la laissant juste aller, en l’observant sans aucun sentiments de tension ou de crainte, il y aura de l’espace autour des émotions. Et vous n’aurez pas les réactions que vous aviez l’habitude d’avoir.
"En ne lui résistant pas, elle disparaît. En ne donnant plus aucun pouvoir à la colère, elle s’amenuise. C’est incroyable. Alors il y aura plus de paix à la maison".
Toutefois, la colère ne disparaît pas en une nuit simplement en méditant. Les choses qui vous ont tracassé continuent de vous embêter mais pas de manière aussi forte, c’est la raison pour laquelle la pratique est d’autant plus importante. Comme part de ses pratiques quotidiennes, J. Kramer transforme les routines de la vie quotidienne en pratiques de pleine conscience. "Tandis que j’observais des légumes, par exemple, j’étais consciente de ce que je touchais. Je sentais le couteau traverser les légumes. J’observais mes pensées, mes sentiments, mes mots.


« Si vous êtes pleinement conscient, peu importe ce qu’est votre vie, ce qui vous attend est toujours frais et nouveau. »
Pour aider aux pratiques quotidiennes, J. Kramer part également en retraite une fois par an, afin d’approfondir le calme et la pénétration requise pour faire face aux défis et aux incertitudes qu’apporte chaque jour.
En étant consciente, elle a découvert le libre arbitre, choisir d’être heureuse ou malheureuse. Il y a toujours de bons et de mauvais côtés dans toute chose, dit-elle. "Notre libre arbitre nous donne le pouvoir de choisir sur quoi nous focaliser. C’est le plus grand pouvoir que nous n’avons jamais possédé ».
En étant dans l’instant présent, elle a également cessé de blâmer les autres pour ses problèmes. "J’en suis venue à réaliser que mon bonheur ne dépendait pas de mon environnement. C’est quelque chose que je porte à l’intérieur de moi et dont je suis responsable pour mon propre bonheur."
Dans le même temps, elle découvre que la vie de service, à la fois chez elle et à la crèche, est un avantage pour sa pratique spirituelle. "J’ai appris que la reddition de l’ego devait précéder le service désintéressé" dit-elle. De cela jaillit la générosité. "Le service joyeux nous relie également à ceux qui nous entourent. »
Se concentrer sur l’aide d’autrui nous enlève aussi les problèmes de l’esprit. "En faisant une coupure avec ma pensée négative, je peux transformer le cours de mes pensées du destructif en productif. »
En dépit des joies de la maternité, être parent pour elle, n’est pas toujours simple. "Au moment où Nicole atteignit l'âge de 14 ans, elle devint trop difficile " se rappelle t-elle. Avec un "amour ferme », elle décide de l’envoyer dans un stage d’adaptation du comportement.
"Par amour, vous devez faire ce qu’il faut pour inculquer une discipline solide avec un soutien affectueux.


Tandis qu’une pratique spirituelle peut aider une mère à faire calmement face à l’angoisse de l’adolescent, les sports, la musique, toute forme de passion apportera une certaine discipline, qui les aidera jusqu’à l’âge adulte, contre la pression négative de leurs pairs et l’influence des médias, conseille t-elle.


« Rappelez-vous, l’enfant apprend de ce que vous êtes. Cela ne se manifeste pas lorsqu’ils sont adolescents. Mais cela se manifestera tout seul”.
Même si les années de l’adolescence sont souvent « orageuses », la bonne nouvelle est qu’ils finissent par revenir vers vous" dit-elle rayonnante. Elle et sa fille, maintenant âgée de 26 ans, et mère elle-même, sont plus proches que jamais.
Aujourd’hui, pour J. Kramer, il est temps de partager. Et il est l’heure de rendre à la maternité le respect qui lui est du. A la fois dans la société menée par le succès matériel et dans le royaume du bouddhisme.
La société méprise les femmes qui sont heureuses de servir leurs familles et la communauté. Elles ne sont pas appréciées à leur juste valeur, et sont sous-évaluées et sous-payées.

J. Kramer l’a constaté par elle-même. Se décrire elle-même comme une ménagère lui attirait souvent un regard désapprobateur. "Et quand je travaillais comme assistante maternelle, j’étais traitée comme une citoyenne de seconde zone ».
Mais le service est un aspect central de la psychologie féminine et de la spiritualité, insiste t-elle. Cela exige de la générosité, de la résistance et de l’altruisme - toutes les valeurs importantes que toutes les croyances qualifient d’indispensables à une société heureuse. « Nous avons besoin de l’équilibre entre le yin et yang, entre féminité et masculinité pour créer une société heureuse », ajoute t-elle.


Alors que la concurrence et la conquête - souvent définies comme masculines - sont devenues l’obsession du monde, les déséquilibres ont produit de la violence aussi bien dans la vie privée que dans la société dans son ensemble. Pour J. Kramer, la première étape pour trouver l’équilibre est de respecter la valeur du service et de ceux qui servent.


En tant que femme bouddhiste laïque, l’autre mission de J. Kramer est de montrer que les chefs de famille féminins peuvent également atteindre l’illumination. Jusqu’ici elle n’a pas encore trouvé des telles histoires dans les textes anciens, toutefois il est impossible de croire que cela ne s’est jamais produit.
"Pourquoi leurs histoires n’ont-elles pas été transmises ?" demande t-elle. "Est-ce parce que les femmes étaient illettrées, trop occupées pour écrire, ou est-ce l’accès à la méditation qui leur faisait défaut ? Quelles qu’aient été les raisons, il est maintenant temps de regrouper les histoires de l’illumination des mères, pour nos filles et pour nos fils. »
Ce n’est pas par fierté. Il s’agit plutôt d’un effort pour rendre des pratiques spirituelles plus attrayantes pour les femmes en reconnaissant la nature et les conditions des femmes afin de rendre possible la spiritualité à travers leurs propres expériences spécifiques.


Pour les mères, il est responsabilisant de réaliser que l’éducation d’un enfant est un service spirituel et que l’enfantement est un modèle de service désintéressé. En sachant qu’elles sont vraiment sur un chemin spirituel, elles peuvent transformer leur maison en temple, faire usage de chaque défi quotidien afin de développer la pleine conscience et la bonté aimante, et utiliser leurs propres enfants comme des enseignants de l’impermanence, de la reddition et du lâcher prise.

"Les enfants grandissent. Ils changent à chaque minute. Et ils nous laissent un beau jour. Ils ne sont pas à nous. Personne ne l’est. Ils ne sont que temporairement sous notre protection.
"Les choses changent toujours. Et quand je me rends compte que ma situation changera, alors je peux garder le sens de l’humour. Je peux prendre une respiration profonde et compter jusqu’à 10.
Grâce à cela, tout ce qui semble insupportable s’éclaire. L’illumination peut se trouver à de nombreuses vies plus loin, mais l’enfantement spirituel - que Jacqueline Kramer a trouvé - rendra un long voyage joyeux, ici et maintenant.

Source : Bouddhisme au féminin n° 8

dimanche 18 janvier 2015

Simone Jiko Wolf : Qu'est-ce qu'un temple zen, L'esprit du zen

Sagesses Bouddhistes reçoit Jiko Simone Wolf, maître zen, résidant en Suisse, fondatrice depuis plusieurs années, de centres zen et du temple Ryokuinzan Kôsetsu-ji. Quelles sont les origines de fondation des temples, comment se perpétue la transmission entre le Japon et l’Europe et quelle est la place des femmes dans les nouvelles structures occidentales du zen.





Quels sont les trois esprits qui animent les responsables d’un temple zen : l’Esprit Vaste, l’Esprit de la Grand-Mère et l’Esprit Joyeux. Que signifient-ils, comment y parvenir et comment les conjuguer ? Réponses avec Jiko Simone Wolf.



lundi 5 janvier 2015

Le bouddhisme à l’épreuve de la vie - Ani Patchen par Sofia Stril-Rever

Ani Patchèn a vécu trois vies en une : née princesse, devenue guerrière engagée dans la résistance tibétaine avant d’être emprisonnée vingt ans dans les geôles chinoises, elle a quitté ce monde en février 2002 à Dharamsala.
Par Sofia Stril-Rever

Ani Patchèn a vécu trois vies en une : née princesse, devenue guerrière engagée dans la résistance tibétaine avant d’être emprisonnée vingt ans dans les geôles chinoises, elle est aujourd’hui nonne à Dharamsala. Le récit autobiographique qu’elle publie dans le livre Et que rien ne te fasse peur aux éditions NIL, est une leçon de vie exemplaire, l’application des enseignements bouddhistes dans les circonstances les plus extrêmes et les plus cruelles de la vie.

Ani Patchèn fait revivre pour nous, au début de son livre, un Tibet qui n’existe plus désormais. Le Tibet de son enfance est celui de souvenirs heureux au sein d’une famille aristocratique, dans une région sauvage et retirée du Kham. Son père est chef du comté de Lhemda, il lui incombe plusieurs responsabilités, comme de rendre la justice dans les territoires placés sous son administration. Ani Patchèn se rappelle la foule qui se pressait dans la salle d’audience attenante à la maison, les querelles, les sons des voix furieuses qui montaient jusqu’à sa chambre. Les souvenirs sont précis, sensibles, comme ce vent d’ouest que la jeune fille écoute battre contre les volets et siffler sous les grandes portes de bois de la maison de son enfance. « C’est le vent des changements », dit-elle.

Et le premier bouleversement de sa vie est l’annonce de son mariage qu’elle apprend en écoutant derrière la porte une conversation de ses parents. Elle se rebelle intérieurement, son destin n’est pas d’être la compagne d’un homme, la mère de nombreux enfants. Sa tante bien-aimée qui est devenue nonne, Ani Rigzin l’a mise en garde : « Le mariage est souffrance. Une fois mariée, on ne peut plus revenir en arrière. C’est une voie pavée de tourments. » Or la paix, la sérénité loin des tensions quotidiennes, Ani Patchèn sait où les trouver, au monastère où elle aime aller se recueillir, où elle se souvient avoir entendu le maître dire que « la nature de l’esprit est claire lumière ; nos expériences de ce monde ne sont que des vagues à sa surface. »

En 1950, à dix-sept ans, elle trouve en elle la force de dire non au destin qu’on lui prépare en secret. Elle quitte la maison familiale à la nuit tombante, à la fin des prières du soir. Elle est accompagnée d’un domestique qu’elle a su gagner à sa cause en menaçant de se jeter du toit de la résidence s’il refusait de la suivre. Sur son cheval au galop, elle a décidé de rejoindre le monastère de Guialtse Rinpoche. Mais son père a lancé huit de ses hommes à sa poursuite. Ils la rattrapent trois jours plus tard et lui donnent la promesse que le contrat de mariage sera rompu.

Consacrer ma vie à la transformation de mon ego limitéRentrée dans sa famille, les changements que va vivre Ani Patchèn se confondent avec l’histoire tragique du Tibet. Car 1950 est l’année de l’invasion de l’Est du pays par les troupes chinoises qui prennent la ville de Chamdo où l’armée tibétaine avait tenté vainement de repousser l’envahisseur. A cette époque la présence chinoise au Tibet se faisait sentir, nous dit Ani Patchèn « comme celle d’un insecte qui pique et disparaît ». Dans le Pays des Neiges immense et peu peuplé, les Chinois mettaient en place progressivement l’infrastructure qui allait permettre la conquête définitive du territoire tibétain : « Ce ne fut que quelques années plus tard que l’occupation se fit pleinement sentir. » C’est pendant ce laps de temps qu’Ani Patchèn prononce un vœu, devant l’autel familial, « consacrer ma vie, dit-elle, à la transformation de mon ego limité, pour atteindre le corps d’arc-en-ciel, du monde de pure lumière ». Et elle prie afin de rejoindre le monastère de Guialtse Rinpoche.

Ayant obtenu l’accord de son père, Ani Patchèn vivra auprès de Guialtse Rinpoche, son maître, une initiation à la pratique spirituelle qui lui permettra ensuite d’endurer les situations les plus cruelles qui soient, en prison et dans les salles de torture des Chinois. Les enseignements bouddhistes ont la vertu de s’adapter à toutes les circonstances de la vie en nous rappelant que rien n’est jamais acquis, que les biens que nous croyons posséder nous possèdent en fait et que le détachement est la seule voie de la paix intérieure et du bonheur. Dans l’un de ses premiers enseignements, son maître ne dit-il pas à Ani Patchèn : « Quiconque est vivant aujourd’hui sera mort dans cent ans. Comme un cheveu que l’on retire du beurre, vous devrez abandonner tout ce que vous aurez accumulé. Vous devrez quitter tous vos biens. Si vous devenez égoïste, même en possédant des biens qui n’ont que la taille d’une fourmilière, vous en éprouverez des souffrances aussi grandes qu’une montagne. Si vous réduisez vos besoins et savez vous satisfaire de ce que vous avez, l’infortune n’aura pas de prise sur vous. »

Au bout de six mois des pratiques qu’on appelle « les préliminaires » et que doivent accomplir les disciples s’engageant activement sur la voie bouddhiste, Ani Patchèn est contrainte de rejoindre Lhemda. Il lui faut accomplir son devoir de chef de province, car son père se fait vieux et la situation au Tibet ne cesse d’empirer sous la pression chinoise.

Que je prenne sur moi la souffrance des autres !

La suite du récit, avec l’arrestation d’Ani Patchèn, son incarcération, les tortures et les mauvais traitements, représente une véritable mise à l’épreuve des enseignements de Guialtse Rinpoche. On est en droit de se demander ce qu’aurait été la vie en prison d’Ani Patchèn si elle n’avait emporté avec elle le souvenir du visage de son maître, rayonnant d’une énergie de sagesse et d’amour qui éclaire les moments les plus sombres de sa détention ; si elle n’avait conservé la mémoire de ses enseignements qui, dit-elle, « m’ancrèrent dans les vérités qui perdurent », et revinrent aux pires moments donner encore un sens à la vie déshumanisée à laquelle ses geôliers la réduisaient.

Très vite Ani Patchèn sait que « la pratique quotidienne implique davantage que la récitation des prières : m’asseoir en méditation n’avait pas de réelle valeur si je n’étais pas capable d’appliquer le sens profond de la réflexion à mes actes. ‘Afin que le monde devienne un lieu meilleur, pratique la tolérance et l’amour’, disait Guialtse Rinpoche. Dès lors je m’efforçai d’éprouver de la compassion envers mon entourage. C’était plus facile à penser qu’à faire. »

Les vingt années de détention qui suivent seront l’application difficile et douloureuse de ce qui a été appris au monastère et dont la vérité se confirme au jour le jour. La foi d’Ani Patchèn ne plie pas sous la torture : « Mon visage et mon corps étaient couverts de bleus. Les coups faisaient monter ma colère. J’essayai de la transformer en prière et je priai : ‘Que je prenne sur moi la souffrance de tous ceux qui subissent le même traitement. Que je porte leur douleur. Que je sois la seule à souffrir et qu’ils soient épargnés !’ »

La vénération d’Ani Patchèn pour son maître ne faiblit pas. Son souvenir l’accompagne et lui donne la force de trouver en elle la sérénité alors que des gardes rouges assassinent près d’elle un jeune lama : « Le visage de Guiltse Rinpoche se dessina devant moi dans toute la douceur de sa compassion. Il se penchait légèrement vers moi et me regardait de ses yeux pleins d’affection et de lumière. Les yeux fermés, j’entendis le glissement du corps que l’on traînait… »

Leçons de vie, leçons de foi, d’amour et de compassion, c’est dans le déchaînement de la haine et de la cruauté subies que ces leçons prennent un sens particulier et que la force des enseignements bouddhistes se révèle. On se sent tout petit lorsqu’on lit ces mots d’Ani Patchèn : « Ayant suffisamment souffert, j’avais peut-être purifié certains actes négatifs passés. Je priai afin que les souffrances que j’avais vécues soient épargnées aux autres. Que tous les êtres, y compris ceux du Tibet aux cimes enneigées, n’aient jamais à endurer les douleurs que j’avais connues. Ces prières calmèrent peu à peu mon esprit. »

Les récits des prisonniers tibétains, même très jeunes, sont empreints d’une force d’âme qui révèle la puissance des enseignements du Dharma. On ne peut les recevoir qu’avec une grande humilité, comme un message d’espoir qui nous montre ce dont nous devenons capables lorsque nous mettons en pratique ce que nos maîtres nous apprennent.

Lorsqu’elle retrouva enfin la liberté en exil à Dharamsala, Ani Patchèn rencontra Sa Sainteté le Dalaï-Lama : « Sa Sainteté me regarda dans les yeux. Et doucement, prenant ma main dans la sienne, elle inclina son front vers le mien. Ce fut comme si un soleil étincelant venait de traverser les ténèbres. Toutes ces années de souffrance n’avaient pas été vaines. » Le sens de tant de souffrances, Ani Patchèn le trouve lorsqu’il lui est donné d’offrir ses souffrances pour le bien de tous les êtres et de les fondre dans le cœur immense du Dalaï-Lama.

Ani Patchèn vit à Dharamsala, en Inde. Elle consacre tout son temps à la pratique spirituelle et poursuit son engagement en faveur de la liberté et de l’indépendance du Tibet. Elle a écrit sa biographie avec Adelaïde Donnelley qui fut psychologue et photographe, avant de devenir écrivain.

Sofia Stril-Rever


Source Bouddhisme au féminin n° 5